Au Nigeria, un nouveau pont suscite l'espoir


Au Nigeria, la construction d'un nouveau pont, promis depuis de nombreuses années, qui doit relier les États du Sud-Est et du Sud-Ouest, au-dessus du fleuve Niger, a commencé le mois dernier suscitant des débats animés.


L'ancien président Olusegun Obasanjo avait déjà posé la première pierre du pont en 2007 © Julius Berger
L'ancien président Olusegun Obasanjo avait déjà posé la première pierre du pont en 2007 © Julius Berger
Au Nigeria, un nouveau pont suscite l'espoir et fait remonter des rancœurs. Ce pont de 1.500 mètres, qui devrait permettre d'améliorer les échanges de biens et de personnes entre deux des régions les plus peuplées du Nigeria, tient particulièrement à cœur à l'ethnie Ibo, majoritaire dans le Sud-Est. Certains ont même vu dans les multiples délais des travaux une nouvelle punition envers cette ethnie qui a voulu faire session il y a plus de quarante ans, provoquant la guerre du Biafra. Pour d'autres, si le projet prend enfin forme aujourd'hui, c'est parce que le président Jonathan Goodluck, qui n'a pas encore annoncé ses intentions quant au scrutin de 2015, veut s'attirer la sympathie de cet électorat. "Ce projet est très cher aux gens du Sud-Est", estime le porte-parole de l'État d'Anambra, Mike Udah.
L'actuel pont qui traverse le fleuve Niger, construit en 1963, est abîmé et ne peut à lui seul assurer l'ensemble du trafic routier entre le Sud-Est, qui abrite environ 50 millions de personnes, et le Sud-Ouest, où se trouve notamment la capitale économique nigériane, Lagos, deuxième plus grande ville d'Afrique, avec une population estimée à 20 millions d'habitants. Traverser le pont actuel est devenu une expérience cauchemardesque, tant le trafic y est dense. La construction du nouveau pont, qui a été chiffrée à 17,8 milliards de nairas (78 millions d'euros) a été confiée à l'entreprise allemande de BTP Julius Berger. Les économistes applaudissent et encouragent d'autres projets de ce type au Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique et premier producteur de pétrole du continent, qui manque cruellement d'infrastructures.

"L'actuel pont qui traverse le fleuve Niger a été construit en 1963"


Mike Udah, membre de l'opposition, pense que quelle que soit la position des habitants du Sud-Est vis-à-vis du président Jonathan, il faut "mettre la politique de côté et soutenir le président pour assurer le succès de ce grand projet". Lors de la cérémonie officielle de lancement des travaux, Jonathan Goodluck a décrit le projet, qui faisait partie de ses promesses de campagnes en 2011 comme un élément de la "stratégie d'infrastructures au niveau national".

Déclassement du Sud-Est

Mais les plus ardents opposants au président dans le Sud-Est ne sont pas convaincus que le président se préoccupe réellement de l'intérêt des gens de la région. "Ce projet est une goutte d'eau dans la mer", estime Madu Uchenna, porte-parole d'un lobby indépendantiste du Sud-Est. "Il ne nous fera pas oublier les injustices et la façon dont l'État fédéral nigérian marginalise notre peuple". Le Sud-Est a déclaré l'indépendance de façon unilatérale en 1967, suite à une vague d'assassinats d'Ibos dans le Nord du pays, par des membres de l'ethnie haoussa. La région, autoproclamée République du Biafra, a combattu jusqu'en 1970, au cours d'une guerre civile qui a fait plus d'un million de morts. Le groupe de Madu Uchenna, le mouvement pour la réalisation de l’État souverain du Biafra (MASSOB), fait partie de ceux qui considèrent que les Ibos sont discriminés par le gouvernement fédéral nigérian dans les nominations à des postes-clés au niveau politique et militaire notamment.
Dans un article publié par le site internet Sahara Reporters, l'éditorialiste Frank Onia estime que le pont aurait été construit il y a des années, s'il n'y avait pas une politique officielle tacite de "déclassement du Sud-Est". "C'est la seule conclusion possible à la négligence portée au pont du fleuve Niger" depuis si longtemps, écrit-il. L'ancien président Olusegun Obasanjo avait déjà posé la première pierre du pont en 2007, mais le financement du projet n'avait ensuite jamais été voté. Les projets publics restés sans suite sont nombreux dans le pays, cependant, et ne se limitent pas au seul Sud-Est.
Aussi, malgré les critiques Ibos les plus radicaux, le parti démocratique populaire (PDP) du président Jonathan est plutôt populaire dans cette région depuis la fin des dictatures militaires en 1999. Mais le président fait face, en ce moment, à une crise sans précédents au sein de son propre camps et pourrait faire face à un adversaire de taille s'il se représente en 2015, l'opposition s'étant regroupé au sein du Congrès des Progressistes (APC). Ses alliés dans le Sud-Est se font aussi de moins en moins nombreux : deux des cinq États de la région, dont il est pourtant originaire, sont désormais passés dans l'opposition. "Si Jonathan croit que le fait de nous donner un pont va lui apporter des voix, il plaisante", pense Madu Uchenna.

Joël Olatunde Agoi

Lundi 17 Mars 2014



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