L'or noir gicle toujours du premier puits de pétrole mondial en Pologne


Le pétrole bouillonne toujours et son odeur s'élève du fond d'un puits creusé à la main en 1860 sous l’œil d'Ignacy Lukasiewicz, l'inventeur de la lampe à pétrole et fondateur de la mine. Bobrka, dans le Sud-Est de la Pologne, est le plus vieux site pétrolier industriel du monde, toujours en exploitation.


Bobrka est le plus vieux site pétrolier industriel du monde © Muzeum Przemysłu Naftowego i Gazowniczego
Bobrka est le plus vieux site pétrolier industriel du monde © Muzeum Przemysłu Naftowego i Gazowniczego
Grâce à Ignacy Lukasiewicz, pharmacien, chimiste et industriel polonais du XIXe siècle, "Bobrka est devenue le berceau de l'industrie pétrolière mondiale", déclare non sans fierté Barbara Olejarz, directrice du musée de l'industrie pétrolière qui s'étend sur 20 hectares et cohabite avec la vieille mine. "Tout a commencé là", insiste-t-elle en pointant du doigt un obélisque érigé à Bobrka par Ignacy Lukasiewicz, ses partenaires et amis, pour marquer le lancement de la mine en 1854 et la création de la première société pétrolière du monde. Né en 1822 à Zaduszniki, en Galicie qui appartenait à l'époque à l'empire austro-hongrois, Ignacy Lukasiewicz obtient trente ans plus tard son diplôme de pharmacien à l'Université de Vienne et s'intéresse à "l'huile de roche" qu'on rencontrait depuis des siècles dans les Carpates orientales. Au terme de nombreuses expériences, interrompues de temps à autre par des incendies et explosions accidentelles, il réussit la distillation fractionnée du brut et invente la première lampe à "pétrole lampant". En juillet 1853, il en éclaire l'hôpital de Lviv (Lemberg en allemand, Lwow en polonais). L'année suivante, il fait allumer à Gorlice la première lampe à pétrole au monde, qui éclaire une rue.
Après, pour avoir suffisamment de carburant, il a fallu apprendre à en extraire. "À Bobrka, les premiers foreurs étaient en fait des puisatiers qui creusaient des trous avec des pioches, pelles et marteaux. Le travail était dur et dangereux", souligne Barbara Olejarz, devant une chèvre en gros rondins de bois fichés dans le sol autour du puits Franek, équipée d'une poulie permettant de remonter les seaux de pétrole. En creusant, le puisatier doit redouter effondrements, affaissements, inondations et fuites de gaz, à l'origine d'accidents souvent mortels. Il renforce donc les parois du grand trou avec des planches et rembourre les joints de fabacées, le pois, le pois chiche ou la fève qui, bombant au contact de l'eau, rendent la construction étanche. Pour obtenir un mouvement d'air au fond, il descend avec un oiseau attaché à un fil. Ses battement d'ailes servent de ventilateur naturel.

111 puits et forages en 1874

En 1874, la bureaucratie austro-hongroise répertorie à Bobrka 111 puits et forages. Le puits le plus profond, creusé à la main, descend à 150 mètres. Les techniques évoluant très vite, les puits ont été approfondis par la suite grâce à divers types de forages, une technologie développée particulièrement aux États-Unis. Mais, "selon certains, dans un premier temps, un des Rockefeller, en personne ou représenté par ses collaborateurs, est venu ici pour chercher comment obtenir du kérosène à partir du pétrole brut", affirme Barbara Olejarz.
"Et Ignacy Lukasiewicz leur dit tout. Les amis des Rockefeller le rapportent avec stupéfaction : interrogé sur le prix à payer pour ses conseils, il aurait répondu que c'était gratuit car il le faisait pour le bien de l'humanité et non pas pour s'enrichir", raconte-t-elle.
"C'était quelqu'un de particulièrement modeste, d'une bonté proverbiale, un passionné. Selon sa conception, l'industrie pétrolière devait surtout servir à améliorer la vie de cette pauvre province de Galicie", explique Joanna Kubit, directrice du lycée technique de pétrochimie à Krosno.
Avec les revenus générés par la nouvelle industrie, "la vie des habitants de la région a changé. On disait à l'époque que chaque route de Galicie était pavée de deniers d'Ignacy Lukasiewicz", tellement il a dépensé de sa fortune dans les projets d'utilité publique, ajoute-t-elle.
"Sa modestie s'est retournée contre lui. Il est resté moins connu que d'autres scientifiques polonais : Nicolas Copernic ou Marie Sklodowska-Curie. Il ne voulait pas qu'on parle de lui, il n'aimait pas se distinguer, il a tout fait de son vivant pour qu'on l'oublie et son vœu a été exaucé", regrette Barbara Olejarz.

Stanislaw Waszak

Jeudi 13 Novembre 2014



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