Les conteneurs, outils insolites des crises politiques au Pakistan



Les conteneurs sont devenus incontournables lors des conflits sociaux au Pakistan © Franck André
Les conteneurs sont devenus incontournables lors des conflits sociaux au Pakistan © Franck André
Conséquence inattendue de la crise politique qui a secoué le Pakistan cette semaine, des milliers de conteneurs maritimes ont été réquisitionnés pour bloquer les routes, provoquant la fureur des entreprises de transport confrontées à de lourdes pertes.
Après avoir fait monter pendant des semaines la tension en promettant de paralyser totalement  la capitale le 2 novembre, le parti d'opposition PTI, mené par l'ex-champion de cricket Imran Khan, y a finalement renoncé la veille, optant à la place pour un grand rassemblement festif à Islamabad. Imran Khan exigeait la démission du Premier ministre Nawaz Sharif, qu'il accuse de corruption mais s'est déclaré finalement satisfait de la probable ouverture d'une enquête dans les prochaines semaines.
Soucieuses d'empêcher l'arrivée annoncée d'un "million" de militants du PTI dans la capitale, les autorités avaient cependant déjà pris les devants au cours du week-end, réquisitionnant et disposant à des endroits stratégiques des milliers de conteneurs servant habituellement au transport de marchandises. Disposés en travers des routes et autoroutes, les conteneurs entravent la circulation, semant le chaos sur les grandes artères du pays.
Selon leurs propriétaires, transporteurs et entreprises de logistique, jusqu'à 4.000 d'entre eux ont ainsi été détournés de leur route habituelle entre la mégapole portuaire de Karachi et Islamabad. Nombre d'entre eux étaient encore remplis de médicaments, de biens périssables et d'autres marchandises de valeur lorsqu'ils ont été saisis. Ils ne leur avaient toujours pas été restitués deux jours après l'annulation de la manifestation.
"La saisie par les autorités de plus de 4.000 conteneurs transportant des biens est injuste," a déclaré Chaudhry Saeed Iqbal, vice-président de la Fédération des transporteurs, basée à Karachi. Les dommages encourus pendant ces journées perdues s'élèvent à des "millions " de dollars, renchérit le vice-président de la Chambre de commerce du Pakistan, Zafar Bakhtawri. D'autant que ces saisies mettent également à l'arrêt les usines, où l'espace de stockage réduit est vite débordé quand la production ne peut plus être acheminée, note-t-il.
Babar Chaudhry, un transporteur local, souligne qu'il doit payer des pénalités pour chaque retard de livraison. "Nous avons appelé le gouvernement à agir, nous avons eu plusieurs réunions avec les autorités... mais pour le moment ils n'ont pas renoncé à cette pratique", soupire-t-il. Les autorités n'étaient pas joignables dans l'immédiat pour réagir à ces accusations.

Dix ans de "conteneurisation"

Cela fait plusieurs années que les conteneurs maritimes font partie du paysage politique dans les grandes cités pakistanaises, où ils sont utilisés à l'approche de chaque mobilisation contestataire. Leur première apparition remonte à 2007 à Karachi.
Le général Pervez Musharraf, alors à la tête du pays, avait fermé les accès de la ville à l'aide de conteneurs pour empêcher le juge en chef Iftikhar Muhammad Chaudhry, qu'il avait renvoyé, de prendre la parole devant une foule de partisans. Un autre épisode de "conteneurisation", comme cette tactique a depuis été baptisée, avait eu lieu la même année, lorsque Nawaz Sharif, alors opposant en exil en Arabie saoudite, avait tenté en vain de rentrer au pays par avion.
Depuis, les grandes boîtes sont régulièrement utilisées dans une optique de contrôle des foules, y compris lors de rassemblements religieux.
Paradoxalement, les conteneurs sont aussi populaires auprès des opposants : ils font de très bons podiums pour les grands rassemblements et peuvent aussi servir de bureaux et de résidence mobile temporaire pour leurs chefs.
Conséquence insolite de la "conteneurisation" de la vie politique au Pakistan: les partis ont également investi dans l'achat d'engins de levage pour pouvoir les déplacer à leur guise au fil des crises.

Masroor Gilani

Lundi 7 Novembre 2016


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