Entre Pakistan et Chine, une "route de l'Amitié" à sens unique


"L'autoroute de l'Amitié sino-pakistanaise", longue de 1.300 km, relie les deux pays à travers de hautes montagnes. Mais de l'avis de commerçants pakistanais installés en Chine, cette coûteuse infrastructure sert avant tout les intérêts de Pékin.


"L'autoroute de l'Amitié sino-pakistanaise", longue de 1.300 km, relie les deux pays à travers de hautes montagnes © China Highway
"L'autoroute de l'Amitié sino-pakistanaise", longue de 1.300 km, relie les deux pays à travers de hautes montagnes © China Highway
L'artère à deux voies part de Kashgar - emblématique étape de l'ancienne route de la Soie, dans la région désertique du Xinjiang (nord-ouest de la Chine) - puis franchit l'un des cols les plus élevés du globe avant de se poursuivre au Pakistan.
Cette spectaculaire voie de communication était censée développer le commerce bilatéral. Mais des négociants pakistanais affichent leur déception. "La Chine proclame que notre amitié est aussi haute que l'Himalaya, mais le cœur n'y est pas", soupire Murah Shah, qui tient une échoppe à Tashkurgan, bourgade chinoise à 120 km de la frontière. "Le Pakistan n'y gagne rien ! Il s'agit uniquement de soutenir la croissance chinoise", déplore-t-il, en rangeant ses éventaires de pierres précieuses.
Tashkurgan, 9.000 habitants, est pourtant au cœur du "couloir économique Chine-Pakistan" érigé en projet prioritaire par Pékin pour relier Kashgar au port pakistanais de Gwadar sur l'océan Indien - une initiative phare des "Nouvelles routes de la Soie" chères au cœur du président chinois, Xi Jinping.
En 2013, Pékin et Islamabad ont conclu des accords totalisant 46 milliards de dollars pour construire des infrastructures de transports et d'énergie sur ce "couloir" garantissant une nouvelle ouverture maritime à la Chine. Mais, loin des promesses initiales, les retombées s'avèrent asymétriques : les exportations du Pakistan vers la Chine ont plongé d'environ 8 % au second semestre 2016, tandis que ses importations bondissaient de pratiquement 30 %.

"La route maritime est simplement moins chère et plus rapide"


En mai, Islamabad a accusé son puissant voisin d'inonder son marché d'acier à prix cassé, agitant la menace de barrières tarifaires. "Il y avait tant de rêves et d'espoirs pour les exportateurs pakistanais... mais avec la Chine, que pouvaient-ils donc exporter ?", s'interroge Jonathan Hillman, expert du Center for Strategic and International Studies à Washington. Les négociants pakistanais établis au Xinjiang ne proposent que de petits biens de consommation : nécessaires de toilette, pierres précieuses, tapis, mouchoirs... et médicaments, y compris des remèdes périmés censés doper l'énergie sexuelle.
Ils assurent ne pas beaucoup profiter de "l'autoroute de l'Amitié", déplorant au contraire contrôles intrusifs et formalités douanières. Les droits de douane sur les biens venus du Pakistan "ne sont pas fixes. Un jour c'est 5 %, puis 20 % le lendemain, parfois c'est simplement interdit...", se récrie Muhammad, négociant établi à Kashgar. L'administration chinoise des Douanes assure que "les facteurs déterminant les droits sont trop nombreux" pour que soit rendue publique une "liste définitive et détaillée".
Au final, la nouvelle autoroute "n'est pas nécessairement pertinente pour le commerce sino-pakistanais dans son ensemble", car "la route maritime est simplement moins chère et plus rapide", observe Alessandro Rippa, expert des infrastructures chinoises à l'Université Ludwig Maximilian de Munich. Ce projet routier est donc surtout "un outil" pour la Chine, lui permettant de promouvoir ses intérêts géopolitiques et d'offrir aux entreprises étatiques un autre canal pour écouler leur surproduction, estime-t-il.
Les négociants pakistanais pâtissent par ailleurs d'un récent durcissement des mesures de sécurité, dans un Xinjiang agité de tensions ethniques et où le régime communiste impose des règlements draconiens censés éliminer "l'extrémisme" islamiste. Sur un trajet de 300 km entre Kashgar et Tashkurgan, les chauffeurs doivent traverser six barrages de police, montrer maintes fois leurs papiers, tout en voyant leur téléphone examiné par les autorités, à la recherche de contenus religieux "illégaux". À Kashgar, Muhammad espère encore que le "couloir Chine-Pakistan" améliorera sa vie, tout en admettant son impatience. "Beaucoup parmi nous sont déjà rentrés au pays", soupire-t-il.

Ben Dooley

Jeudi 3 Août 2017



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