Le patron de Jost Group sous les verrous



Les chefs d'inculpation contre le groupe Jost comprennent la "traite d'êtres humains © Jost
Les chefs d'inculpation contre le groupe Jost comprennent la "traite d'êtres humains © Jost
La Belgique a donné mardi 9 mai un coup d'accélérateur à sa lutte contre le "dumping social" dans le transport routier, en prononçant de lourdes inculpations contre les dirigeants de l'une des principales entreprises du secteur. La société incriminée, Jost Group, est accusée d'avoir employé des chauffeurs de l'Est de l'Europe dans des conditions sordides et d'avoir grugé la sécurité sociale pour plus de 50 millions d'euros.
Interpellé lundi 8 mai lors d'une vague de perquisitions en Belgique, au Luxembourg et en Roumanie, Roland Jost, le patron de Jost Group, une société familiale qu'il dirige depuis 1986 et qui emploie 1.650 personnes dans 12 pays d'Europe et au Maghreb, a été inculpé mardi, tout comme trois de ses proches. Il a été placé en détention provisoire, ainsi que deux autres personnes considérées par le juge d'instruction, tout comme lui, comme étant les dirigeants d'une "organisation criminelle". Le quatrième inculpé a été remis en liberté conditionnelle.
Les chefs d'inculpation sont lourds et comprennent la "traite d'êtres humains", en raison des conditions dans lesquelles vivaient les chauffeurs, originaires principalement de Roumanie. Selon le parquet, ils logeaient pendant des semaines dans leur camion et étaient sous-payés. À cela s'ajoutent des accusations de "blanchiment", "faux et usage de faux social" et "escroquerie en droit pénal social", ainsi que diverses infractions à la sécurité sociale et "défaut de paiement" des salaires.
Le préjudice pour la sécurité sociale et pour les quelque 1.100 salariés du groupe Jost concernés est actuellement estimé à 55 millions d'euros par le parquet. Selon un syndicat belge, les chauffeurs roumains touchaient de 400 à 500 euros bruts par mois et une rémunération "au noir" d'un millier d'euros. Lundi, le groupe Jost, qui depuis une vingtaine d'années a multiplié les rachats d'entreprises, d'abord en Belgique puis en Europe de l'Est (Roumanie, Pologne...), avait assuré être "parfaitement en ordre à tous les niveaux".

"Secteur gangréné"

Depuis l'élargissement de l'UE à l'Europe de l'Est il y a une douzaine d'années, les entreprises établies en Belgique, mais aussi dans d'autres pays à coûts salariaux élevés comme la France ou l'Allemagne, subissent "une pression sur les prix qui les pousse à aller chercher des chauffeurs à l'Est", a expliqué le secrétaire général de l'Union professionnelle du transport et de la logistique (UPTR), Michaël Reul. "C'est tout le secteur qu'il faut clarifier, c'est tout le secteur qui est gangréné", a averti mardi une source judiciaire belge.
En mars, douze perquisitions avaient déjà visé trois entreprises flamandes suspectées d'avoir employé en Belgique des chauffeurs venus de l'Est en leur appliquant la législation slovaque ou portugaise, nettement moins favorables que la loi belge. Fin janvier, neuf pays européens - Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, France, Italie, Luxembourg, Norvège et Suède - avaient lancé une "alliance du routier" pour combattre la concurrence déloyale entre les pays européens dans ce secteur.
"Nous souhaitons d'abord mieux prendre en compte la qualité de vie des conducteurs routiers, qui sont pour beaucoup devenus des forçats de la route", avait alors expliqué le secrétaire d'État français aux Transports. "En second lieu, nous souhaitons supprimer les failles qui sont apparues au cours de ces dernières années dans l'organisation du marché et qui sont le fruit de l'imagination créative des acteurs de la chaîne logistique", avait ajouté Alain Vidalies.
En septembre dernier, huit de ces neuf pays - la Suède n'en faisait pas partie - avaient d'ailleurs envoyé un courrier à la Commission européenne pour lui demander de se pencher sur "les aspects sociaux et les questions de sécurité" découlant des "pratiques abusives" et de la "concurrence acharnée" d'autres États dans le transport routier en Europe. Cette lettre était une riposte à une fronde déclenchée par la Pologne, soutenue par dix autres États européens, contre les "règles disproportionnées" imposées par la France et l'Allemagne, visant en particulier le salaire minimum.

Philippe Siuberski

Mercredi 10 Mai 2017



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