Dans l'Arctique russe, un projet gazier géant émerge



La péninsule de Yamal abrite le chantier du projet gazier © Total
La péninsule de Yamal abrite le chantier du projet gazier © Total
C'est une vaste étendue blanche de neige et de glace qui s'étend à perte de vue dans l'Arctique russe : la péninsule de Yamal abrite le chantier de l'un des projets gaziers les plus ambitieux de la planète, à l'épreuve des éléments extrêmes et aujourd'hui de la crise ukrainienne. Dmitri Fonine se souvient de son premier séjour sur le site fin 2012. C'est simple : "Il n'y avait rien. Juste la toundra", raconte ce vétéran des projets industriels du Grand Nord russe, aujourd'hui responsable de la construction pour Yamal LNG, complexe gazier chiffré à 27 milliards de dollars construit par le groupe russe Novatek avec le français Total et le chinois CNPC. Le site, à 2.500 km de Moscou et au nord du cercle arctique, n'était alors qu'un village, Sabetta, servant de base aux géologues et explorateurs. Deux ans et demi plus tard, des traces d'activités humaines permettent de distinguer la terre de la mer, couverts de la même couche blanche : là une grue, là un cargo pris dans les glaces. Sabetta accueille un port sur la mer de Kara permettant de recevoir les matériaux de construction, des immeubles d'habitations et depuis février d'un aéroport accueillant des vols réguliers. Quelque 9.000 personnes s'activent avec pour objectif de lancer dès 2017 l'usine de liquéfaction du gaz, d'une capacité très forte de 16,5 millions de tonnes par an destinés à être acheminés par navire, en grande partie vers le stratégique marché asiatique.
En attendant les lignes de production du gaz naturel liquéfié (GNL), deux des quatre réservoirs de stockage - 160.000 m3 chacun - ont été bâtis sur des piliers traversant le permafrost, la couche du sol gelée en permanence. "Vous avez de la chance, il fait assez chaud : - 10 °C, mais la moyenne en hiver c'est - 30 °C et le minimum qu'on ait eu c'est – 56 °C", ironise Rouslan Mikhaïlov, capitaine du brise-glace "Tor" qui manœuvre tous les jours pour rendre les eaux du port navigables.

Objectif Asie

Si la Russie s'est lancée dans un projet si difficile et coûteux alors qu'elle produit bien assez de gaz pour ses besoins et ceux de ses clients européens, c'est que Yamal répond à un impératif stratégique. Il doit permettre au pays de diversifier ses exportations d'hydrocarbures vers l'Asie, une nécessité apparue avec la crise économique en Europe et renforcée par les tensions croissantes avec les Occidentaux. Avant même que Moscou ne signe un contrat inédit avec la Chine pour l'alimenter par gazoduc à partir de 2018, Novatek obtenait le droit d'exporter du GNL et l'entrée du chinois CNPC au capital de Yamal LNG au même niveau que Total (20 %).
"On pourra alimenter le marché européen et le marché asiatique", a souligné le nouveau directeur de Total, Patrick Pouyanné, lors d'une récente visite sur le site, évoquant "une nouvelle base de croissance" pour son entreprise qui a parié gros sur la Russie où est mort l'an dernier son ancien patron Christophe de Margerie dans un crash. Mais la donne a changé avec la crise ukrainienne. Mi-juillet, les États-Unis, qui accusent Moscou d'envoyer des troupes soutenir les séparatistes de l'Est de l'Ukraine, ont décidé d'ajouter Novatek à leur liste noire d'entités sanctionnées.

Projet privé de dollars

Conséquence : les sources de financement en dollars se sont brusquement fermées pour Yamal LNG alors qu'il reste 18 milliards de dollars à investir et que la chute des cours du pétrole réduit les revenus du secteur. Le projet n'est pourtant pas directement soumis aux sanctions, contrairement à d'autres chantiers pétroliers dans l'Arctique russe. Pour compenser, Total a récemment indiqué chercher à lever 10 à 15 milliards de dollars auprès d'investisseurs chinois. "Sans les sanctions, le financement serait déjà bouclé, soyons clairs", a reconnu M. Pouyanné sur le site, disant espérer aboutir prochainement. "C'est une question de semaines".
L'État russe a décidé d'accorder des crédits à long terme pour un total de 150 milliards de roubles (2,7 milliards d'euros) dont la moitié a déjà été versée. Au-delà, "les sous-traitants et les fournisseurs, souffrent des sanctions", a relevé le président du conseil d'administration de Novatek, Leonid Mikhelson. "Des difficultés techniques apparaissent avec les monnaies mais elles sont surmontables". Un cadre d'une entreprise européenne présente sur le chantier confirme : "Les banques prennent du temps pour vérifier qu'on ne viole pas les sanctions, et on se demande si elles seront renforcées. Cela crée du stress".

Germain Moyon

Vendredi 17 Avril 2015



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