Mission d'information sénatoriale : "La gouvernance des ports est à bout de souffle"


Un nouveau rapport sénatorial dénonce l'absence de politique portuaire française et fait des recommandations pour relancer leur compétitivité. La révision de leur gouvernance pour laisser plus de place au monde économique fait partie des mesures proposées.


Pour la sénatrice Martine Filleul, il n'y a pas de stratégie nationale en matière maritime © GPMM
Pour la sénatrice Martine Filleul, il n'y a pas de stratégie nationale en matière maritime © GPMM
"Comment en est-on arrivé là ?" Pour la mission d'information sénatoriale, le constat est sans appel, depuis trente ans, les réformes se succèdent mais les ports français continuent de perdre du terrain face à leurs voisins européens.
Les sénateurs Martine Filleul et Michel Vaspart ont présenté le 2 juillet un rapport sur la gouvernance et la performance des ports maritimes, qui avait été adopté la veille par la commission de l'aménagement du territoire et du développement durable de la chambre haute.
Ce travail de six mois, conduit par le sénateur (LR) des Côtes-d'Armor en tant que rapporteur, les amène a constater la dégringolade du trafic cumulé des Grands Ports maritimes par rapport au pic de 2008 – même si le plus bas a été atteint en 2012 – et celle du nombre d'escales depuis une petite dizaine d'années. Un "retard pris par la France" qui représenterait "30.000 à 70.000 emplois perdus sur la filière des conteneurs".
Les sénateurs ne jettent pas tout des tentatives successives de replacer nos ports dans le concert mondial, défendant notamment les réformes du statut des travailleurs portuaires de 1992 et 2008. Mais ils regrettent un coût élevé, notamment sur le plan social, pour un bénéfice faible en termes de trafic.
Une trajectoire que le rapport attribue à la désindustrialisation du pays, à la restructuration du secteur pétrolier, à un coût du passage portuaire plus élevé que chez les concurrents européens, à "une image de fiabilité qui reste écornée" ainsi qu'à des réseaux d'acheminement insuffisants.

"Un port est une entreprise stratégique"


Le maire réélu du Havre Édouard Philippe est visé. "Le discours du Premier ministre en 2017 a suscité beaucoup d'espoir" mais, pour Martine Filleul, il n'y a toujours "pas d'État stratège en matière maritime. Nous dénonçons l'inertie de l'État en matière portuaire".
La présidente de cette mission d'information regrette ainsi la faiblesse du report modal, "80 % des pré et post-acheminements sont réalisés par la route", et le manque de massification sur le rail et le fleuve. La sénatrice (PS) du Nord dénonce des mondes maritime et fluvial "cantonnés dans le chacun pour soi" et loue l'expérience de Dunkerque qui, en baissant les coûts de la manutention fluviale, " a permis au trafic de doubler en année pleine".
La sénatrice remet en cause aussi le modèle de pilotage des GPM dans un contexte économique défavorable, décrivant "un système de gouvernance à bout de souffle" pour des ports victimes d'un "effet ciseaux entre hausse des charges et baisse des trafics d'hydrocarbures". Elle en conclut qu'"il faut songer à un plan de relance des ports avec nécessité de se transformer écologiquement, investir lourdement dans les infrastructures d'accès" et "impérativement retisser les liens entre les ports et leurs territoires".

Le pouvoir aux places portuaires

Les rapporteurs ont bien conscience de ne pas être les premiers à s'essayer à l'exercice, mais ils formulent dix propositions pour "réarmer nos ports dans la compétition internationale".
Les auteurs veulent bousculer la fonction de directeur de port et préconisent de sortir du profil de "haut fonctionnaire sorti de l'ENA ou de Polytechnique". Ils pensent à la fixation de contrats d’objectifs et de performance (COP) et à une rémunération en fonction des résultats. "Les ports ne doivent pas être des administrations", estime Martine Filleul, mais des entreprises se battant sur un marché concurrentiel. L'élue valorise les démarches commerciales de place portuaire regroupant autorité portuaire, patrons et syndicats.
La commission souhaite donner plus de pouvoir aux professionnels des places portuaires.
Faire nommer les directeurs généraux des GPM sur proposition des conseils de surveillance qui auraient la possibilité de les révoquer, faire élire le président du conseil de surveillance au sein du collège des élus locaux et installer à ses côtés le président du conseil de développement et celui de l’Union maritime locale avec voix délibératives. Il s'agit enfin de réduire la place de l'État avec le préfet de région comme seul représentant. "On a entendu partout que le monde portuaire n'écoutait pas suffisamment le monde économique", justifie Michel Vaspart.
Afin de coordonner une stratégie française, le rapport propose la création d'un conseil national portuaire, pour "travailler de manière transversale avec les Grands Ports maritimes plutôt qu'"en silo, de manière verticale comme le font nos ministères et nos institutions", explique le sénateur.

Relance et incitations

Le rapport préconise un plan de relance de 150 millions d'euros par an sur cinq ans plus des mesures de prise en charge par l'État de certaines missions, pour que les ports bénéficient d'un "quasi doublement des moyens" et soient à même de mener une politique commerciale "agressive".
Afin d'encourager la massification des flux sur les modes alternatifs le triplement dès l'an prochain l'aide à la pince est proposé pour les acheminements de et vers les ports français. Le sénateur breton s'indigne qu'il soit "plus intéressant depuis Lyon de passer par Anvers que par Le Havre", détaillant les 34 euros d'aides dans le premier cas pour 150 euros dans le second, une "concurrence déloyale".
Sur le plan fiscal, il suggère de favoriser l'implantation de plateformes logistiques près des métropoles, pour fluidifier le passage portuaire, porter les investissements prévus par la LOM en matière de report modal à 5 milliards d'euros sur dix ans et rénover les voies capillaires en particulier pour les céréales à Rouen.
Les auteurs proposent aussi de revoir les contrats passés avec les sociétés de remorquage pour diminuer leur "capacité de blocage en cas de grève" et faire baisser le prix des services portuaires qui représentent 90 % du coût du passage, pour 10 % de droits de port.

Se protéger de la Chine

Sur la plan social, Michel Vaspart se défend de toute remise en cause du statut du docker mais demande à ce que la question de l'élargissement aux ports intérieurs de la convention collective nationale unifiée ports et manutention (CCNU) soit réglée rapidement sans attendre "des mois et des années".
Face à l'appétit de la Chine pour les terminaux portuaires étrangers, les sénateurs demandent à ce que soit élaborée une "réponse coordonnée à l’échelle européenne". Citant Le Pirée, Trieste et Gênes, Michel Vaspart appelle à ne pas rester "naïf" et à protéger les ports et les autres entreprises stratégiques (comme CMA CGM) pour préserver la souveraineté nationale. Sans cela, il prévient qu'un jour, "avec la concentration des opérateurs, ce ne seront plus les chargeurs qui choisiront leurs ports mais les armateurs".
Pour Martine Filleul, "la France n'est pas suffisamment présente au plan européen pour défendre la place de ses ports. Il faut mieux tirer parti des fonds communautaires et avoir une stratégie nationale et européenne". Sa commission propose donc la création d'un poste permanent en lien avec le Premier ministre et l'UE pour surveiller le contexte portuaire.
Comme pour résumer son point de vue, Michel Vaspart a finalement exprimé l'espoir que la France portuaire saura se réformer avant l'ouverture du Canal Seine-Nord : "Les régions ont dix ans pour revoir leur logistique et éviter que le canal ne profite aux ports étrangers".

Franck André

Vendredi 3 Juillet 2020



Lu 2369 fois



     

Entreprises | Infrastructures | Institutions | Transport multimodal | Transport maritime | Transport aérien | Transport routier | Transport fluvial | Transport ferroviaire | Transport express - Messagerie | Logistique - Supply Chain | Énergie | Matières premières - Négoce | Industrie | Services | International | Développement durable | Faits divers





Accès rapide



























 

Qu'est-ce que L'Antenne ?

Le site internet de L'Antenne est la première plateforme B2B française de services et d’actualité consacrée au secteur du transport et de la logistique. Quotidiennement nous traitons de l’actualité du fret maritime, aérien, routier, fluvial, ferroviaire et multimodal ainsi que de la logistique, de l'industrie, de l'énergie et des matières premières. Nous apportons aux professionnels des outils et services qui facilitent leur travail et aident à la prise de décisions. Chaque année, nous éditons des guides de référence dans le secteur : "Le Fret aérien pratique" et "Le Fret maritime pratique" en plus de notre guide pratique des Incoterms©. L'Antenne est aussi organisateur de salons sur les thématiques du transport multimodal de fret, de l’export et de la logistique.

Mentions ours

Design réalisé par Caroline BALDINI.

Plan du site

Syndication

L'Antenne est édité par SPI (SARL au capital de 1.000 euros)
R.C.S. 823 175 435. ISSN : 0395-8582
CPPAP : 0319T79480
Dépôt légal à parution
Associés : Info6tm (99 %) et Raisin blanc (1 %)
Siège social : SPI - Immeuble Valmy B - 137, quai de Valmy - 75010 Paris
Tél.  : 04.91.33.25.81 - Fax : 04.91.55.58.97
Site internet : www.lantenne.com   
Directeur général : Jean-Christophe Klein
Directeur de la publication : François Grandidier
Publicité : Frank Revenaz (directeur commercial) 04.91.13.71.60
Philippe Scremin (commercial Paris/Normandie) 06.21.88.97.42
Abonnements : 01.40.05.23.15 – abonnements@info6tm.com    
Annonces maritimes : 04.91.33.83.02
Petites annonces : 04.91.13.71.60
Rédaction : Vincent Calabrèse (rédacteur en chef) v.calabrese@lantenne.com 
Franck André (rédacteur) f.andre@lantenne.com 
Virginie Grunchec (secrétaire de rédaction) redaction@lantenne.com 
Graphisme : Pixel Images jm.tappert@groupe-atc.com
Imprimerie : Riccobono - 115, chemin des Valettes - 83490 Le Muy